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Illustration satirique : en classe, une lycéenne lève la main, une ampoule lumineuse près d’elle. Le professeur paraît surpris, un gyrophare rouge sur son bureau. Titre : « Au secours, les jeunes pensent ! » Signature : uneautrevie.org.

Nous voulons des enfants autonomes, mais pas trop. Des élèves curieux, à condition que leurs questions respectent l’ordre du jour. Des citoyens engagés, dès lors qu’ils ne s’engagent pas contre nous. Et si la crise de l’autorité venait aussi de nos exigences contradictoires ?

Chronique — uneautrevie.org — 20 octobre 2026

Imaginons un ministère de la Jeunesse raisonnable. À l’entrée, chaque adolescent recevrait un formulaire : « Je m’engage à développer mon esprit critique sans jamais l’utiliser contre une décision prise par un adulte. »

Trois signatures, une photo d’identité, et le pays serait sauvé.

Le projet paraît excessif. Il résume pourtant une contradiction que nous gagnerions à examiner : nous demandons aux jeunes de devenir autonomes tout en supportant parfois assez mal les premières manifestations de cette autonomie.

Un adolescent qui demande pourquoi n’est pas forcément un insolent. Un adolescent qui refuse tout n’est pas forcément un résistant. Entre les deux existe un métier difficile, exercé sans bouton de réinitialisation : éduquer.

L’autorité n’est pas une compétition de décibels

Une classe dans laquelle personne n’écoute ne devient pas un laboratoire démocratique parce qu’on y parle tous en même temps.

Un professeur doit pouvoir enseigner. Un élève doit pouvoir apprendre sans subir les interruptions de ses voisins. Un parent doit pouvoir fixer des limites. Le refus de toute contrainte n’a rien d’un projet d’émancipation : il risque surtout de laisser les plus bruyants décider pour les autres.

Mais l’autorité se juge aussi à ce qu’elle permet de construire.

Les recherches sur les styles éducatifs distinguent notamment une éducation autoritaire, centrée sur l’obéissance et le contrôle, d’une éducation souvent dite « démocratique », associant exigences, soutien et place progressive à l’autonomie. Une méta-analyse de 428 études, publiée en ligne en 2017 puis en revue en 2018, relève des associations généralement plus favorables pour cette seconde approche, avec des variations culturelles. [1]

Ce sont des associations, pas la preuve d’une recette universelle. Les familles ne sont pas des appareils dont une revue scientifique fournirait enfin la notice.

Le résultat invite néanmoins à sortir d’un choix paresseux : le petit souverain auquel tout serait dû ou le petit soldat auquel tout serait imposé.

On peut tenir une règle sans humilier, et expliquer une décision sans ouvrir une négociation perpétuelle.

Demander pourquoi n’est pas prendre le pouvoir

Lorsqu’un enfant demande pourquoi il doit attacher sa ceinture, on ne lance pas un référendum. On l’attache et on explique.

Lorsqu’un adolescent conteste une heure de retour, on peut l’écouter puis maintenir la limite.

Lorsqu’un lycéen critique une politique éducative, en revanche, répondre qu’il devrait ranger sa chambre n’épuise pas le sujet.

L’autorité parentale, la conduite d’une classe et la décision gouvernementale n’ont ni le même objet ni les mêmes justifications.

Un enseignant peut exiger le respect du cours sans que cela transforme chaque réforme ministérielle en vérité révélée. Un jeune peut respecter ses professeurs et contester une décision touchant sa formation.

Éduquer à la citoyenneté suppose d’apprendre quand respecter une règle, comment en demander la justification et par quelles voies chercher à la changer.

Cela réclame davantage de travail qu’un rappel général à l’obéissance. C’est regrettable pour les amateurs de solutions en une syllabe.

Les droits de l’enfant n’ont pas nommé le bébé directeur général

Autre confusion à dissiper : reconnaître la parole d’un enfant ne lui confère pas un droit de veto sur toute la famille.

L’article 12 de la Convention relative aux droits de l’enfant prévoit que son opinion soit prise en considération selon son âge et sa maturité. L’article 5 reconnaît aussi le rôle des parents dans l’orientation et les conseils adaptés au développement de ses capacités. [2]

Ces deux exigences coexistent.

La place de la parole augmente avec les capacités ; la responsabilité de l’adulte demeure. Écouter permet de comprendre une objection, une peur ou une difficulté. Cela n’oblige pas à approuver la conclusion.

Et l’adulte peut parfois reconnaître une erreur. L’autorité devrait survivre à cette expérience. Si elle s’effondre au premier « tu avais raison », il fallait vérifier les fondations.

Le téléphone a bon dos, mais il n’est pas innocent

Il serait tout aussi commode de nier les distractions numériques que d’en faire l’explication de tous les malheurs scolaires.

Dans PISA 2022, en moyenne dans les pays de l’OCDE, 30 % des élèves de 15 ans déclaraient être distraits par leur utilisation d’appareils numériques pendant les cours de mathématiques. L’analyse publiée en 2023 souligne aussi les risques associés à l’usage fréquent du smartphone à l’école. [3]

Ces données portent sur 2022. Elles ne constituent ni un relevé de la situation actuelle ni une preuve que tout usage numérique dégrade l’apprentissage.

Elles justifient de prendre la question au sérieux : des temps de travail protégés, des règles compréhensibles et des usages pédagogiques définis.

Mais la cohérence concerne aussi les adultes. Difficile de défendre une conversation sans écran en répondant à trois notifications entre l’entrée et le dessert.

Le repas familial n’a pas besoin d’un centre de commandement connecté sous chaque assiette.

Le mérite commence-t-il vraiment au même endroit pour tous ?

L’injonction à travailler contient une vérité : apprendre exige des efforts. Elle devient insuffisante lorsqu’elle fait disparaître les conditions dans lesquelles ces efforts sont demandés.

La DEPP souligne, à partir de PISA 2022, qu’en sciences et en compréhension de l’écrit, les performances françaises figurent parmi celles des pays de l’OCDE les plus fortement corrélées au niveau socio-économique et culturel des familles. [4]

Ce constat ne signifie pas que l’origine sociale détermine chaque destin, ni que l’effort individuel ne compte pas. Il indique que les conditions de départ pèsent lourd.

Prenons deux situations imaginaires : un élève dispose d’un endroit calme, d’une aide disponible et de livres ; un autre partage une chambre et travaille sans accompagnement. Leur demander le même effort peut être légitime. Présenter leurs conditions comme équivalentes ne l’est pas.

L’exigence devient plus crédible lorsqu’elle s’accompagne de moyens d’y répondre.

Cela devrait conduire à discuter de soutien scolaire accessible, de lieux de travail, de présence adulte et de continuité des enseignements. Le sermon coûte moins cher. Il faut seulement éviter de le confondre avec une politique éducative.

La contestation n’est pas un certificat de compétence

Soyons équitables : avoir seize ans ne donne pas automatiquement raison sur le budget de l’État, le climat ou l’organisation scolaire.

Une indignation peut être sincère et mal informée. Un slogan peut être efficace et faux. Une revendication peut bénéficier à certains en pénalisant d’autres.

La réponse adulte consiste alors à demander des arguments, des sources et des solutions : quel problème précis ? Quelle preuve ? Quel coût ? Quelles conséquences ? Et qu’est-ce qui ferait changer d’avis ?

Ces questions devraient aussi s’appliquer aux ministres, aux éditorialistes et aux parents.

Il serait étrange d’exiger des adolescents une rigueur argumentative dont les adultes pourraient s’exempter en présentant leur carte de visite.

Cinq travaux pratiques pour adultes et adolescents

D’abord, annoncer des règles peu nombreuses, compréhensibles et stables. Le respect des personnes, la sécurité et la possibilité de travailler doivent être protégés. Toute préférence adulte n’a pas besoin d’être élevée au rang de principe constitutionnel.

Ensuite, distinguer l’objection de l’agression. Un argument n’est pas une insulte. Une insulte n’est pas un argument plus passionné. Les réponses doivent tenir compte de cette différence.

Troisièmement, faire de la discussion un apprentissage. Donner aux élèves l’occasion de préparer un désaccord, vérifier une affirmation et entendre une réponse motivée. Participer ne signifie pas obtenir systématiquement gain de cause.

Quatrièmement, soutenir ceux qui exercent l’autorité : enseignants, personnels éducatifs, parents. Les former, leur donner du temps et des interlocuteurs, les protéger lorsqu’ils sont menacés, permettre aussi l’examen de leurs décisions. Soutenir et contrôler peuvent coexister.

Enfin, soumettre les adultes aux exigences qu’ils transmettent. Respect de la parole donnée, reconnaissance des erreurs, refus de l’humiliation. Nous proposons ces orientations comme des principes à mettre en pratique et à évaluer, pas comme un programme dont la réussite serait déjà démontrée.

Nous n’élevons pas des télécommandes

Le but de l’éducation est-il d’obtenir le silence immédiatement, ou de préparer quelqu’un à décider correctement lorsqu’aucun adulte ne sera là ?

À certains moments, il faut une consigne brève et une exécution rapide. À d’autres, il faut du temps, une explication et la possibilité d’un désaccord. Le discernement vaut aussi pour celui qui commande.

Nous avons besoin de jeunes capables de respecter autrui, d’accepter l’effort et de supporter une frustration. Nous avons tout autant besoin d’adultes capables de justifier une règle et d’entendre qu’elle mérite parfois de changer.

C’est moins reposant qu’une jeunesse docile. Mais une démocratie n’est pas un concours de rangement.

La réussite éducative, c’est peut-être le jour où un jeune nous contredit avec de meilleurs arguments que les nôtres. Ce jour-là, essayons au moins de ne pas lui confisquer la parole pour insolence.


Sources et précautions

Cette chronique mêle satire originale, analyse et propositions. Les scènes et dialogues sont imaginaires. Les travaux cités éclairent des tendances ; ils ne permettent pas de diagnostiquer une famille, d’expliquer toutes les difficultés scolaires ou de juger une génération entière.

  1. Pinquart, M. et Kauser, R., « Do the associations of parenting styles with behavior problems and academic achievement vary by culture? Results from a meta-analysis », Cultural Diversity and Ethnic Minority Psychology, 2018, 24(1), 75–100 ; publication en ligne le 10 avril 2017. DOI : 10.1037/cdp0000149. Notice et résumé scientifique. Synthèse de 428 études ; associations et variations culturelles.
  2. Convention relative aux droits de l’enfant, articles 5 et 12 — texte intégral, UNICEF.
  3. OCDE, PISA 2022 Results, volume II, chapitre « Investments in a solid foundation for learning and well-being », 2023. Données déclaratives d’élèves de 15 ans ; moyenne OCDE, distincte d’un résultat propre à la France.
  4. DEPP, « PISA 2022 : culture scientifique, compréhension de l’écrit et vie de l’élève », Note d’information n° 23.49, décembre 2023.