Il fut un temps où l'Europe parlait de paix, de progrès social, de coopération entre les peuples ou encore de réduction des inégalités.
Aujourd'hui, elle parle surtout de compétitivité.
À Bruxelles, le mot revient partout. Dans les discours, les communiqués, les sommets européens, les rapports d'experts et les recommandations de la Commission. Il est devenu une sorte de formule magique censée résoudre tous les problèmes du continent.
L'économie stagne ? Plus de compétitivité.
L'industrie recule ? Plus de compétitivité.
Les investissements manquent ? Plus de compétitivité.
La Chine progresse ? Plus de compétitivité.
Les États-Unis innovent davantage ? Encore plus de compétitivité.
À force d'être utilisé comme une réponse universelle, le terme finit par soulever une question simple : de quelle compétitivité parle-t-on exactement, et surtout, au bénéfice de qui ?
L'Irlande reprend le flambeau
Le programme présenté par l'Irlande pour sa présidence de l'Union européenne est révélateur.
Les priorités affichées sont claires :
renforcer la compétitivité européenne ;
simplifier les réglementations ;
développer le marché unique ;
favoriser les investissements ;
soutenir la souveraineté technologique ;
renforcer les capacités de défense.
Sur le papier, rien de choquant.
Qui serait contre une économie dynamique, innovante et capable de créer des emplois ?
Le problème n'est pas l'objectif affiché.
Le problème est que ce discours est le même depuis plus de vingt ans.
Une promesse qui ne cesse d'être renouvelée
Depuis le début des années 2000, les dirigeants européens promettent qu'en libérant les marchés, en assouplissant les règles et en renforçant la concurrence, l'Europe retrouvera sa prospérité.
Le raisonnement paraît simple.
Si les entreprises sont plus compétitives, elles produiront davantage.
Si elles produisent davantage, elles investiront davantage.
Si elles investissent davantage, elles créeront des emplois.
Et si elles créent des emplois, tout le monde en profitera.
Sur le papier, la mécanique semble élégante.
Dans la réalité, les résultats sont beaucoup moins convaincants.
La croissance européenne reste faible.
L'industrie perd du terrain face à l'Asie.
Les écarts de richesse augmentent.
La précarité progresse dans de nombreux pays.
Les classes moyennes ont souvent le sentiment de travailler davantage pour maintenir le même niveau de vie qu'il y a vingt ans.
Le moteur promis tourne toujours, mais la voiture semble rester au point mort.
Une Europe qui confond compétitivité et baisse des coûts
Derrière les discours officiels, la compétitivité est souvent interprétée de manière très particulière.
Concrètement, cela signifie généralement :
réduire les contraintes réglementaires ;
flexibiliser le marché du travail ;
contenir les salaires ;
alléger la fiscalité des entreprises ;
diminuer les dépenses publiques considérées comme improductives.
Autrement dit, la compétitivité est souvent présentée comme un problème de coûts.
Le salarié européen serait trop protégé.
Le système social serait trop généreux.
Les normes environnementales seraient trop exigeantes.
Les procédures administratives seraient trop lourdes.
L'Europe serait pénalisée parce qu'elle protège encore un peu trop ses citoyens.
Cette logique pose pourtant un problème évident.
Face à la Chine, au Vietnam ou au Bangladesh, l'Europe ne gagnera jamais la bataille des bas salaires.
Et heureusement.
Personne ne rêve sérieusement de voir les travailleurs européens rémunérés quelques centaines d'euros par mois pour devenir plus compétitifs.
Le paradoxe européen
L'Union européenne possède pourtant des atouts considérables.
Elle dispose :
d'un marché de plus de 440 millions d'habitants ;
d'universités performantes ;
d'infrastructures de qualité ;
d'une main-d'œuvre hautement qualifiée ;
d'une stabilité politique relative ;
d'un système de protection sociale qui reste l'un des plus avancés au monde.
Paradoxalement, ce sont souvent ces mêmes avantages qui sont présentés comme des handicaps.
Le salarié protégé devient un coût.
La réglementation environnementale devient une contrainte.
La sécurité sociale devient une charge.
Les services publics deviennent une dépense.
L'Europe semble parfois considérer ses propres réussites comme des problèmes à résoudre.
La vraie question : compétitive pour quoi faire ?
Le débat public évite généralement la question essentielle.
Une économie compétitive n'est pas une fin en soi.
C'est un moyen.
Mais un moyen au service de quel projet collectif ?
Produire davantage de richesse pour améliorer la vie des citoyens ?
Réduire les inégalités ?
Accélérer la transition écologique ?
Renforcer la cohésion sociale ?
Ou simplement augmenter les marges des grandes entreprises et les rendements des marchés financiers ?
Le mot compétitivité est suffisamment vague pour permettre à chacun d'y projeter ses propres attentes.
C'est précisément ce qui fait son succès politique.
Le risque d'une Europe sans boussole
L'Europe traverse aujourd'hui une période particulièrement complexe.
La concurrence chinoise s'intensifie.
Les États-Unis subventionnent massivement leur industrie.
La révolution de l'intelligence artificielle bouleverse les équilibres économiques.
Les tensions géopolitiques augmentent.
Dans ce contexte, renforcer la capacité économique du continent est parfaitement légitime.
Mais une politique économique ne devrait jamais se résumer à un seul mot.
Lorsqu'une société ne parle plus que de compétitivité, elle finit souvent par oublier pourquoi elle voulait être compétitive au départ.
Le danger est là.
À force de considérer la croissance comme un objectif en soi, on risque d'oublier ce qui devrait rester la finalité d'une économie : améliorer la vie des êtres humains.
Une question que Bruxelles évite soigneusement
Les dirigeants européens aiment répéter que l'Europe doit devenir plus compétitive.
Très bien.
Mais compétitive pour qui ?
Pour les citoyens ?
Pour les travailleurs ?
Pour les territoires ?
Pour les services publics ?
Ou pour les marchés financiers ?
Tant que cette question restera sans réponse, la compétitivité continuera de ressembler à ces slogans publicitaires qui promettent tout sans jamais préciser ce qu'ils vendent réellement.
Et lorsqu'un mot devient suffisamment vague pour signifier tout et son contraire, il cesse souvent d'être une politique.
Il devient une croyance.
Or les croyances ont une fâcheuse tendance à résister aux faits.
Même lorsque ceux-ci s'accumulent depuis vingt ans.
Competitiveness: The Magic Word That Has Replaced Europe's Political Vision
There was a time when Europe spoke about peace, social progress, cooperation between peoples and reducing inequalities.
Today, Europe mostly talks about competitiveness.
In Brussels, the word appears everywhere. It dominates speeches, official reports, summit declarations and policy recommendations. It has become a kind of political magic formula, presented as the solution to nearly every problem facing the continent.
Economic growth is slowing? More competitiveness.
Industry is declining? More competitiveness.
Investment is insufficient? More competitiveness.
China is gaining ground? More competitiveness.
The United States is innovating faster? Even more competitiveness.
After being repeated so often, one simple question emerges: what exactly do European leaders mean by competitiveness, and perhaps more importantly, who is supposed to benefit from it?
Ireland Takes Up the Banner
The program presented by Ireland for its presidency of the European Union provides a revealing example.
The priorities are clear:
- strengthening European competitiveness;
- simplifying regulations;
- deepening the single market;
- boosting investment;
- supporting technological sovereignty;
- reinforcing defense capabilities.
On the surface, none of this sounds controversial.
Who would oppose a dynamic economy, innovation and job creation?
The problem is not the objective itself.
The problem is that Europe has been hearing the same promise for more than two decades.
A Promise That Never Stops Being Renewed
Since the early 2000s, European leaders have argued that by liberalizing markets, reducing regulatory burdens and increasing competition, Europe would regain its economic dynamism.
The reasoning appears straightforward.
If companies become more competitive, they will produce more.
If they produce more, they will invest more.
If they invest more, they will create jobs.
And if they create jobs, everyone will benefit.
On paper, the mechanism looks elegant.
In reality, the results are far less convincing.
European growth remains sluggish.
Industrial production continues to lose ground to Asia.
Wealth inequalities are widening.
Job insecurity is increasing in many countries.
Middle-class households often feel they must work harder simply to maintain the living standards they enjoyed twenty years ago.
The promised engine keeps running, but the vehicle seems stuck in neutral.
When Competitiveness Means Lower Costs
Behind the official rhetoric, competitiveness is often interpreted in a very specific way.
In practice, it usually means:
- reducing regulatory requirements;
- increasing labor-market flexibility;
- limiting wage growth;
- lowering corporate taxation;
- reducing public spending deemed "unproductive."
In other words, competitiveness is frequently treated as a cost problem.
Workers are considered too protected.
Social systems are viewed as too generous.
Environmental regulations are seen as too restrictive.
Administrative procedures are portrayed as excessive burdens.
Europe is told it must become leaner in order to compete.
This logic, however, contains a fundamental flaw.
Europe will never defeat China, Vietnam or Bangladesh by competing on low wages.
And thankfully so.
Few Europeans dream of earning a few hundred euros per month in exchange for becoming more competitive.
Europe's Strange Paradox
The European Union possesses extraordinary strengths.
It benefits from:
- a market of more than 440 million consumers;
- world-class universities;
- advanced infrastructure;
- a highly skilled workforce;
- relative political stability;
- one of the most developed social protection systems in the world.
Paradoxically, these strengths are often described as weaknesses.
Worker protections become costs.
Environmental standards become obstacles.
Social security becomes a burden.
Public services become expenses.
Europe sometimes appears to treat its greatest achievements as problems that need fixing.
Competitive for What Purpose?
The public debate rarely addresses the essential question.
Competitiveness is not an objective in itself.
It is a tool.
But a tool designed to achieve what?
To generate wealth that improves citizens' lives?
To reduce inequality?
To accelerate the ecological transition?
To strengthen social cohesion?
Or simply to increase corporate profits and financial returns?
The word competitiveness is vague enough to allow everyone to project their own expectations onto it.
That ambiguity is precisely what makes it politically useful.
The Risk of a Europe Without a Compass
Europe is facing a particularly challenging period.
China's industrial power continues to expand.
The United States is investing heavily in strategic industries through large-scale subsidy programs.
Artificial intelligence is transforming entire sectors of the economy.
Geopolitical tensions are rising.
In this context, strengthening Europe's economic capacity is entirely legitimate.
But economic policy should never be reduced to a single word.
When a society talks only about competitiveness, it often forgets why it wanted to be competitive in the first place.
That is the real danger.
By treating growth as an end rather than a means, policymakers risk forgetting what an economy is ultimately supposed to accomplish: improving human well-being.
The Question Brussels Carefully Avoids
European leaders repeatedly tell citizens that Europe must become more competitive.
Fair enough.
But competitive for whom?
For workers?
For citizens?
For local communities?
For public services?
Or for financial markets?
As long as that question remains unanswered, competitiveness will continue to resemble those advertising slogans that promise everything while revealing very little about what is actually being sold.
And when a word becomes vague enough to mean everything and its opposite, it ceases to be a policy.
It becomes a belief.
The problem with beliefs is that they tend to survive even when the evidence has been contradicting them for twenty years.