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Illustration montrant le Royaume-Uni et l’Union européenne séparés par le Brexit mais à nouveau reliés par une porte ouverte, symbolisant leur rapprochement stratégique en matière de défense, de nucléaire et de cybersécurité.

Six ans après sa sortie effective de l’Union européenne, le Royaume-Uni ne demande pas à y rentrer. Pourtant, coopération militaire, dissuasion nucléaire, Ukraine, cybersécurité, énergie et rapprochement politique replacent progressivement Londres au cœur des affaires européennes. Le Brexit n’est pas annulé. Mais la géopolitique est en train de corriger certaines de ses conséquences.

Le 31 janvier 2020, le Royaume-Uni quittait officiellement l’Union européenne.

Le slogan avait fait merveille :

Take Back Control.

Reprendre le contrôle.

Des frontières, des lois, du commerce, de l’immigration et, plus largement, du destin britannique.

Six ans plus tard, personne à Londres ne semble sérieusement préparer une demande de réadhésion.

Et pourtant, quelque chose d’assez paradoxal est en train de se produire.

Le Royaume-Uni revient en Europe.

Pas par Bruxelles.

Pas par le marché unique.

Pas par Schengen.

Pas davantage par une quelconque résurrection institutionnelle du Brexit.

Il revient par la défense, l’Ukraine, le nucléaire, le renseignement, la cybersécurité et les intérêts stratégiques communs.

Autrement dit : Londres a quitté la maison européenne par la grande porte institutionnelle et découvre progressivement qu'il lui faut quand même emprunter l'entrée de service pour participer aux réunions importantes.


Le Brexit n’a évidemment pas déplacé les îles britanniques

C’était peut-être la faiblesse originelle du raisonnement.

Le Royaume-Uni pouvait quitter l’Union européenne.

Il ne pouvait pas quitter l’Europe.

La Manche mesure toujours une trentaine de kilomètres dans sa partie la plus étroite.

Les avions russes ne s’arrêtent pas devant les frontières de l’Union.

Les cyberattaques ne demandent pas à leurs victimes si elles appartiennent au marché unique.

Les missiles encore moins.

Et une guerre majeure en Ukraine concerne Londres pratiquement autant que Paris, Berlin ou Varsovie.

La géographie possède ce défaut assez agaçant : elle vote rarement aux référendums.

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, cette réalité s’est imposée avec une brutalité particulière.


Le véritable tournant : la sécurité

Le premier grand signe du rapprochement est arrivé le 19 mai 2025.

Pour la première fois depuis le Brexit, un sommet formel entre l'Union européenne et le Royaume-Uni s'est tenu à Londres.

Les deux parties ont alors établi un partenariat stratégique, accompagné d'un accord spécifique sur la sécurité et la défense.

Ce partenariat couvre notamment la gestion des crises, la sécurité maritime, l'espace, les cybermenaces, les menaces hybrides, la lutte contre les ingérences étrangères, le terrorisme et la non-prolifération.

Ce n'est pas une réadhésion déguisée.

Mais ce n'est certainement plus le Brexit version 2016 non plus.

L'Union et le Royaume-Uni parlent désormais explicitement de responsabilité commune pour la sécurité de l'Europe.

Et cela change beaucoup de choses.


L'Ukraine a fait ce que des années de négociations n'avaient pas réussi à faire

Il faut rendre à Vladimir Poutine ce qui lui appartient.

En envahissant l'Ukraine, la Russie a probablement contribué davantage au rapprochement stratégique des Européens et des Britanniques que quelques milliers d'heures de négociations diplomatiques.

Le Royaume-Uni est devenu l'un des principaux soutiens militaires européens de Kyiv.

Mais surtout, Londres s'est retrouvé confronté au même problème que Paris, Berlin, Varsovie ou les pays baltes :

que se passerait-il si les États-Unis réduisaient leur engagement dans la sécurité européenne ?

Cette interrogation est devenue centrale.

Pendant des décennies, l'architecture de sécurité européenne reposait sur une équation relativement confortable :

Europe + États-Unis = OTAN.

Aujourd'hui, les Européens doivent au minimum envisager une autre hypothèse :

Europe − une partie de la garantie américaine = ?

Et lorsqu'on commence à faire ce calcul, le Royaume-Uni réapparaît immédiatement au milieu de la feuille.


Parce que militairement, Londres n'est pas un partenaire comme les autres

C'est là que le Brexit rencontre une réalité assez embarrassante pour l'Union européenne.

Le Royaume-Uni possède ce dont l'Europe manque cruellement.

Une armée importante.

Une industrie de défense.

Une marine océanique.

Des capacités de renseignement considérables.

Un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU.

Et surtout :

l'arme nucléaire.

Depuis le Brexit, l'Union européenne ne compte plus qu'une puissance nucléaire en son sein : la France.

Mais si l'on raisonne en termes de défense du continent européen plutôt qu'en termes d'institutions communautaires, il y en a toujours deux :

la France et le Royaume-Uni.

Et elles se rapprochent.


Paris et Londres : le couple militaire que l'Europe redécouvre

Le Bulletin Quotidien du 31 août met justement en avant une note du Haut-Commissariat au Plan consacrée à la coopération stratégique franco-britannique.

Défense conventionnelle, nucléaire, Ukraine, cyber, intelligence artificielle, souveraineté numérique : Paris et Londres disposent d'intérêts de plus en plus convergents.

Ce rapprochement avait franchi un cap majeur en juillet 2025 avec la modernisation des accords de Lancaster House.

La France et le Royaume-Uni représentent ensemble près de 40 % des dépenses de défense des alliés européens de l'OTAN et plus de la moitié de leurs dépenses européennes de recherche et technologie militaires, selon la déclaration franco-britannique.

Leur force expéditionnaire conjointe doit en outre pouvoir atteindre 50 000 militaires.

Voilà qui donne au rapprochement une dimension légèrement plus concrète qu'un communiqué diplomatique accompagné d'une poignée de main devant deux drapeaux.


Et surtout, il y a le nucléaire

C'est probablement l'évolution la plus spectaculaire.

Le 10 juillet 2025, Emmanuel Macron et Keir Starmer ont signé la déclaration de Northwood.

Le principe est considérable.

Les forces nucléaires françaises et britanniques restent indépendantes, mais les deux pays reconnaissent qu'elles peuvent être coordonnées et qu'une menace extrême contre l'Europe pourrait provoquer une réponse des deux nations.

Un groupe de pilotage nucléaire franco-britannique a ensuite été créé.

Il s'est réuni pour la première fois à Paris en décembre 2025 afin de travailler notamment sur la coordination des deux dissuasions indépendantes.

En mars 2026, Londres a de nouveau confirmé vouloir approfondir cette coopération avec Paris face notamment aux menaces russes.

On est donc assez loin du simple bon voisinage.

Deux puissances nucléaires européennes commencent à réfléchir ensemble à la protection stratégique du continent.

Et l'une d'elles ne fait plus partie de l'Union européenne.


Le paradoxe britannique

Nous arrivons alors à une situation assez extraordinaire.

Le Royaume-Uni a quitté l'Union pour récupérer sa souveraineté.

Mais les problèmes auxquels il est confronté l'obligent désormais à reconstruire une partie des coopérations qu'il avait abandonnées.

Pas nécessairement sous les mêmes règles.

Pas nécessairement avec les mêmes institutions.

Et c'est précisément ce qui pourrait convenir à Londres.

Le Royaume-Uni ne veut pas redevenir un État membre parmi vingt-sept.

Il pourrait en revanche chercher à devenir quelque chose de différent :

un partenaire stratégique indispensable de l'Europe, mais extérieur à ses institutions.

C'est une nuance fondamentale.


Le retour ne concerne d'ailleurs plus seulement la défense

Le rapprochement engagé en 2025 dépasse déjà le militaire.

L'Union européenne et le Royaume-Uni ont décidé de travailler à de nouveaux accords concernant notamment l'énergie, l'agroalimentaire, le climat, les échanges entre citoyens, la migration et la coopération policière.

L'objectif britannique est assez évident.

Réduire certaines frictions créées par le Brexit sans remettre officiellement en cause le Brexit.

Autrement dit :

récupérer une partie des avantages pratiques de la coopération européenne sans reprendre toutes les contraintes politiques de l'adhésion.

Les négociateurs européens auront évidemment remarqué la subtilité.


Et le mouvement continue en 2026

Ce qui rend le sujet particulièrement intéressant aujourd'hui est que le rapprochement ne s'est pas arrêté aux accords de 2025.

Le 23 août 2026, lors d'un déplacement vers Kyiv avec le président du Conseil européen António Costa, le Premier ministre britannique a estimé que le Royaume-Uni devait aller plus loin dans son rapprochement avec l'Union européenne.

Les deux hommes ont évoqué un changement d'échelle de la relation et le prochain sommet UE-Royaume-Uni prévu plus tard dans l'année.

Le vocabulaire est intéressant.

Nous ne sommes plus dans la simple « normalisation » des relations après les années de confrontation autour du Brexit.

Nous entrons progressivement dans la recherche d'une nouvelle architecture de coopération.


Londres pourrait même devenir indispensable à l'autonomie stratégique européenne

Et voilà peut-être le plus joli paradoxe de l'histoire.

Depuis des années, Paris défend l'idée d'une plus grande autonomie stratégique européenne.

L'Europe devrait être capable de se défendre davantage par elle-même et de dépendre moins systématiquement des États-Unis.

Mais pour construire sérieusement cette autonomie, il devient difficile d'ignorer…

le Royaume-Uni.

Car une défense européenne crédible sans Londres signifierait se priver volontairement d'une des deux principales armées du continent, d'une puissance nucléaire et d'un acteur majeur du renseignement.

Ce serait possible.

Mais légèrement original.

L'Europe de la défense pourrait donc finir par être plus large que l'Union européenne elle-même.


Une Europe à plusieurs cercles ?

C'est peut-être ce qui est réellement en train d'apparaître.

Pendant longtemps, nous avons confondu deux concepts :

l'Europe et l'Union européenne.

Or les bouleversements géopolitiques pourraient progressivement les dissocier.

On pourrait demain avoir un premier cercle constitué des membres fortement intégrés de l'Union.

Un second regroupant les États participant au marché unique sans être membres de l'UE.

Et un troisième cercle stratégique réunissant les pays contribuant directement à la sécurité du continent.

Dans ce troisième cercle, le Royaume-Uni serait évidemment incontournable.

La Norvège également.

Et potentiellement d'autres partenaires.

Ce serait moins élégant que le rêve d'une grande Europe fédérale parfaitement organisée.

Mais la géopolitique est rarement élégante.

Elle préfère généralement les arrangements qui fonctionnent.


Le Brexit a-t-il donc échoué ?

La réponse mérite davantage de nuances qu'un oui ou un non.

Les Britanniques ont effectivement récupéré certaines compétences nationales.

Ils peuvent décider seuls de leur politique commerciale, migratoire ou réglementaire dans de nombreux domaines.

Mais cette souveraineté juridique n'a pas supprimé leur interdépendance économique et stratégique avec le continent.

Et c'est probablement la grande leçon.

Au XXIᵉ siècle, être souverain ne signifie pas nécessairement pouvoir agir seul.

Cela signifie souvent pouvoir choisir avec qui l'on accepte d'être interdépendant.

Le Royaume-Uni découvre aujourd'hui qu'en matière de sécurité, d'énergie, de commerce ou de migration, l'Europe reste difficilement remplaçable.

L'Union, de son côté, découvre que Londres est beaucoup trop important pour être traité comme un simple voisin extérieur.


Ni retour dans l'UE, ni véritable séparation

Voilà pourquoi parler d'un « retour britannique en Europe » n'est pas totalement abusif, à condition de préciser immédiatement ce que cela signifie.

Londres ne revient pas dans l'Union européenne.

Rien n'indique aujourd'hui une réadhésion prochaine.

Il revient en revanche progressivement dans les mécanismes de coopération qui organisent la puissance européenne.

Ukraine.

Défense.

Nucléaire.

Cyber.

Renseignement.

Énergie.

Migration.

Relations commerciales.

Et probablement demain intelligence artificielle et souveraineté technologique, deux domaines également mis en avant dans l'analyse relayée par le Bulletin Quotidien.

Le Brexit restera donc probablement longtemps une réalité institutionnelle.

Mais sa signification géopolitique est déjà en train de changer.

Les Britanniques voulaient reprendre le contrôle.

Ils découvrent aujourd'hui une vérité beaucoup moins spectaculaire qu'un slogan de campagne :

dans un monde de puissances continentales, on peut reprendre le contrôle de ses règles sans reprendre le contrôle de son environnement.

Et lorsque la guerre revient en Europe, que Washington demande aux Européens d'assumer davantage leur défense et que les menaces deviennent communes, la Manche paraît soudain beaucoup moins large.

Le Royaume-Uni a quitté l'Union européenne.

Il n'a jamais vraiment quitté l'Europe.

Et six ans après le Brexit, il commence surtout à découvrir qu'il a encore besoin d'elle.

L'Europe, elle, découvre exactement la même chose à propos du Royaume-Uni.