Le pari risqué de Berlin face aux ambitions de Bruxelles
Par la rédaction de uneautrevie.org
L'Europe veut devenir plus compétitive.
Elle veut renforcer sa défense.
Elle veut accélérer sa transition écologique.
Elle veut investir dans les technologies d'avenir.
Et pourtant, l'Allemagne propose… de réduire le futur budget européen de plusieurs centaines de milliards d'euros.
À première vue, la contradiction semble totale.
Pourtant, c'est précisément la position défendue par le chancelier allemand Friedrich Merz. Lors d'un déplacement à Dublin, il a appelé l'Union européenne à réduire fortement son prochain budget pluriannuel tout en accélérant les réformes destinées à renforcer la compétitivité du continent. Cette prise de position intervient alors que la Commission européenne propose un budget de 2 000 milliards d'euros, en nette hausse par rapport à l'actuel, afin de financer notamment la défense, la transition écologique et la compétitivité.
Derrière cette apparente contradiction se cache un débat fondamental.
L'Europe souffre-t-elle d'un manque d'argent…
Ou d'un problème beaucoup plus profond ?
Une Europe qui dépense déjà beaucoup
Le réflexe est presque automatique.
Lorsqu'un secteur rencontre des difficultés, la réponse consiste souvent à réclamer davantage de moyens.
L'agriculture demande plus de subventions.
L'industrie réclame davantage d'aides.
La recherche souhaite plus d'investissements.
La défense exige des budgets supplémentaires.
Pris séparément, chacun de ces arguments est parfaitement défendable.
Collectivement, ils conduisent à une question simple :
Jusqu'où l'Europe peut-elle continuer à augmenter ses dépenses ?
La proposition de la Commission européenne de porter le budget communautaire à environ 2 000 milliards d'euros traduit cette logique d'investissement massif. Mais Berlin estime que cette trajectoire n'est plus soutenable.
Le vrai problème n'est peut-être pas le montant
L'Union européenne représente environ 450 millions d'habitants et demeure l'un des premiers ensembles économiques de la planète.
Pourtant, elle peine à transformer cette puissance économique en puissance industrielle et technologique.
Pourquoi ?
Parce que le problème ne réside pas uniquement dans le niveau des dépenses.
Il réside aussi dans leur dispersion.
Prenons un exemple.
Les États-Unis développent un programme stratégique.
La Chine mobilise son État et ses entreprises autour d'une priorité nationale.
En Europe, il faut souvent obtenir un compromis entre vingt-sept gouvernements, vingt-sept administrations, parfois vingt-sept réglementations différentes.
Le résultat est connu.
Les décisions prennent du temps.
Les investissements arrivent tard.
Et les entreprises évoluent dans un environnement plus complexe.
La compétitivité ne se décrète pas à coups de subventions
Depuis plusieurs années, l'Union européenne multiplie les plans :
- Pacte vert ;
- plan de relance post-Covid ;
- fonds pour les semi-conducteurs ;
- soutien à l'hydrogène ;
- politique industrielle ;
- investissements dans la défense.
Ces initiatives poursuivent un objectif commun : éviter le décrochage face aux États-Unis et à la Chine.
Mais une question demeure.
L'argent public peut-il, à lui seul, créer de la compétitivité ?
Pas toujours.
Une entreprise ne devient pas plus innovante parce qu'elle reçoit une aide.
Elle le devient lorsqu'elle peut investir rapidement, recruter facilement, accéder à un marché vaste, bénéficier d'une énergie compétitive et évoluer dans un environnement réglementaire stable.
Autrement dit, la compétitivité dépend autant des règles du jeu que du montant des subventions.
L'Europe souffre aussi de ses propres lourdeurs
C'est sans doute le point le plus sensible.
Les entreprises européennes dénoncent régulièrement :
- la complexité administrative ;
- les délais d'autorisation ;
- la multiplication des normes ;
- les différences réglementaires entre États membres ;
- les difficultés d'accès aux financements.
Ces critiques ne signifient pas que les réglementations soient inutiles.
Elles soulignent qu'une accumulation de règles peut finir par freiner l'investissement qu'elles cherchent parfois à protéger.
L'ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, avait d'ailleurs alerté sur le risque d'un décrochage européen si la productivité, l'innovation et l'investissement privé ne progressaient pas plus vite.
Défense : une nouvelle équation budgétaire
Le débat prend une dimension encore plus complexe avec la défense.
Les États-Unis demandent désormais aux Européens d'assumer davantage leur propre sécurité.
Or renforcer les armées implique :
- acheter davantage d'équipements ;
- produire plus de munitions ;
- investir dans les satellites ;
- moderniser les infrastructures ;
- financer la recherche militaire.
Ces besoins représentent des dizaines, voire des centaines de milliards d'euros au cours de la prochaine décennie.
Réduire le budget européen tout en augmentant les dépenses de défense suppose donc de faire des choix.
Et les choix budgétaires sont rarement neutres.
Dépenser moins… mais mieux ?
C'est probablement ce que cherche à défendre Berlin.
L'idée n'est pas nécessairement de réduire les investissements.
Elle consiste plutôt à s'interroger sur leur efficacité.
Faut-il financer vingt-sept programmes similaires ?
Ou quelques grands projets communs ?
Faut-il multiplier les aides nationales ?
Ou créer de véritables champions européens capables de rivaliser avec les géants américains et chinois ?
Le débat dépasse largement le montant du budget.
Il porte sur la manière dont l'Europe utilise chaque euro.
Une autre manière de penser la puissance
Pendant longtemps, la puissance européenne reposait sur son marché unique.
Aujourd'hui, cela ne suffit plus.
La compétition mondiale se joue aussi sur :
- l'intelligence artificielle ;
- les semi-conducteurs ;
- les métaux critiques ;
- les batteries ;
- le spatial ;
- la cybersécurité ;
- les biotechnologies ;
- l'énergie.
Dans chacun de ces secteurs, l'Europe dispose d'atouts considérables.
Mais elle reste souvent fragmentée.
Un marché immense.
Des entreprises performantes.
Des chercheurs de haut niveau.
Et pourtant, peu de géants capables de rivaliser avec les plus grandes entreprises américaines ou chinoises.
Le risque d'un faux débat
Opposer « plus de budget » à « moins de budget » est peut-être une mauvaise question.
La véritable interrogation est ailleurs.
L'Europe dépense-t-elle suffisamment dans les bons domaines ?
Supprime-t-elle les doublons ?
Évalue-t-elle réellement l'efficacité de ses politiques ?
Simplifie-t-elle suffisamment son fonctionnement ?
Car une administration plus rapide, une réglementation plus lisible et un marché réellement intégré peuvent parfois produire davantage de compétitivité qu'une nouvelle enveloppe budgétaire.
Une Europe à la croisée des chemins
La proposition de Friedrich Merz a le mérite de poser une question inconfortable.
L'Union européenne peut-elle continuer à répondre à chaque nouveau défi par une augmentation de ses dépenses ?
Ou doit-elle d'abord apprendre à utiliser plus efficacement les ressources dont elle dispose déjà ?
Les partisans d'un budget renforcé rappellent que la transition écologique, la défense ou l'innovation nécessitent des investissements massifs que les États membres ne peuvent pas toujours financer seuls.
Les défenseurs d'une plus grande rigueur budgétaire estiment au contraire que l'Europe gagnerait davantage en simplifiant ses procédures, en réduisant les doublons et en concentrant ses moyens sur un nombre limité de priorités.
Ces deux approches ne sont pas forcément incompatibles.
La véritable puissance ne dépend pas seulement de l'argent que l'on dépense.
Elle dépend aussi de la capacité à le dépenser intelligemment.
Et c'est peut-être là que se jouera, plus que dans le montant du prochain budget, l'avenir de la compétitivité européenne.