Déclin français et chaos mondial : la fin d’un modèle ?

Il fut un temps où la mondialisation était présentée comme une promesse radieuse. Des économistes médiatiques et des experts comme Alain Minc ont vanté les mérites d’un monde sans frontières économiques, où la « destruction créatrice » devait déboucher sur une prospérité généralisée. Mais, pour des millions de Français, la réalité a été tout autre : désindustrialisation, précarisation, stagnation des salaires et perte de pouvoir d’achat.
Aujourd’hui, selon la grande enquête Fractures Françaises menée par IPSOS en 2024, 66 % des Français considèrent la mondialisation comme une menace pour leur pays. Plus de la moitié peinent à boucler leurs fins de mois, et le mécontentement s’accompagne d’une défiance massive envers le politique et les élites économiques. Que s’est-il passé ? Comment la promesse d’une prospérité partagée s’est-elle transformée en un naufrage social ?
Un modèle qui profite à une minorité, au détriment du plus grand nombre
Alain Minc et d’autres partisans de la mondialisation affirmaient que la baisse des prix des produits importés compenserait les pertes d’emplois et de revenus. L’ouvrier licencié bénéficierait, en quelque sorte, d’un pouvoir d’achat accru lorsqu’il remplirait son caddie de produits low-cost venus de Chine.
Mais cette théorie oubliait un point fondamental : la mise en concurrence directe des travailleurs français avec ceux des pays à bas coût allait mécaniquement tirer les salaires vers le bas et détruire des millions d’emplois.
👉 Depuis les années 1990, près d’un million de postes industriels ont été supprimés en France en raison des délocalisations.
👉 Deux millions de travailleurs vivent sous le seuil de pauvreté, malgré un emploi.
👉 À qualification constante, le pouvoir d’achat a chuté de près de 10 %.
Dans ce contexte, la mondialisation n’a pas profité à l’ensemble de la société, mais à une élite financière et aux grandes multinationales. Ces dernières optimisent leurs profits en jouant sur trois leviers :
- Délocaliser la production dans des pays où le coût du travail est le plus faible.
- Vendre au prix le plus élevé dans les pays riches.
- Échapper à l’impôt en transférant les bénéfices dans des paradis fiscaux.
Cette mécanique a creusé les inégalités. Entre 1980 et 2021, les 1 % des Français les plus riches ont vu leurs revenus augmenter de 140 %, tandis que la moitié la plus pauvre n’a connu qu’une hausse de 30 %.
Défiance, déclassement et colère : le réveil des Français
Face à cette situation, le malaise est profond. Selon l’étude IPSOS de 2024 :
📉 90 % des Français estiment que leur pays est en déclin.
😠 78 % pensent que le système politique fonctionne mal.
📺 75 % ne font plus confiance aux médias.
💰 83 % jugent que les politiques défendent avant tout leurs propres intérêts.
Même des observateurs jusque-là favorables à la mondialisation commencent à reconnaître le problème. Brice Teinturier, politologue et directeur général d’Ipsos France, admet que la population craint d’être "dissoute dans la mondialisation" et que la défiance envers le politique est alimentée par un sentiment de vulnérabilité face à un système qui ne protège plus.
L’exemple de la Chine est emblématique. Grâce à une politique industrielle agressive, Pékin a inondé le marché mondial avec des produits à bas coût, tout en subventionnant massivement ses entreprises, notamment dans le secteur des voitures électriques et des batteries. Résultat : les constructeurs européens, soumis à des règles de concurrence plus strictes, peinent à suivre. En bout de chaîne, ce sont des emplois français qui disparaissent.
Le rôle clé de la libre circulation des capitaux
À l’origine, la mondialisation devait s’appuyer sur le principe de l’avantage comparatif, formulé au XIXe siècle par l’économiste David Ricardo. Chaque pays devait se spécialiser dans les secteurs où il était le plus compétitif, ce qui devait bénéficier à tous.
Mais ce modèle s’est effondré avec la libre circulation des capitaux. Aujourd’hui, l’argent se déplace instantanément vers les pays où le rendement est maximal, au détriment des territoires où il est généré.
Les multinationales américaines, par exemple, localisent leurs profits dans des paradis fiscaux (Irlande, Luxembourg, îles Caïmans), tandis que leurs employés et consommateurs subissent des hausses de prix et des suppressions d’emplois.
👉 Les revenus des investissements américains dans sept paradis fiscaux sont aujourd’hui six fois supérieurs à ceux réalisés dans sept grandes économies mondiales (France, Allemagne, Chine, Japon…).
Une alternative est-elle possible ?
Face à cette mondialisation dérégulée, des solutions existent. Plusieurs pays, dont les États-Unis et certains États européens, commencent à réagir :
- Réinstaurer des barrières douanières ciblées : l’Union européenne envisage de taxer les voitures électriques chinoises subventionnées pour protéger son industrie.
- Mieux contrôler la circulation des capitaux : certaines propositions visent à imposer un impôt minimum mondial sur les multinationales pour limiter l’évasion fiscale.
- Investir dans la relocalisation : la réindustrialisation de la France, soutenue par des politiques publiques, pourrait créer des emplois qualifiés et sécuriser les chaînes d’approvisionnement.
- Favoriser une consommation responsable : en incitant à acheter des produits fabriqués localement, on réduit la dépendance aux importations et on soutient l’emploi national.
Le monde d’aujourd’hui n’est plus celui de Ricardo ou de la « mondialisation heureuse ». Il est temps d’admettre que la compétition débridée entre États et travailleurs n’a pas tenu ses promesses. Si la mondialisation ne profite qu’à une minorité et appauvrit le plus grand nombre, alors elle doit être repensée.
Vers une démondialisation forcée ? Le tournant Trump 2025
L’élection américaine de 2024 a rebattu les cartes de la mondialisation. Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le monde risque d’entrer dans une nouvelle phase de tensions commerciales et de protectionnisme assumé.
Déjà, lors de son premier mandat (2017-2021), Trump avait enclenché une guerre commerciale avec la Chine, imposant des droits de douane massifs sur les importations chinoises et poussant certaines entreprises américaines à relocaliser leur production. Il avait aussi remis en cause plusieurs accords de libre-échange, comme l’ALENA (renégocié sous l’accord USMCA) et l’adhésion des États-Unis au partenariat transpacifique (TPP).
En 2025, s’il applique son programme annoncé, nous pourrions voir :
- Des droits de douane généralisés : Trump envisage d’imposer une taxe de 10 % sur toutes les importations aux États-Unis, ce qui pourrait déclencher des représailles de la part de la Chine et de l’Union européenne.
- Un durcissement de la guerre commerciale avec la Chine : Washington pourrait renforcer les restrictions sur les technologies sensibles et accentuer le découplage économique entre les deux pays.
- Une pression accrue sur l’Europe : Trump a déjà menacé de taxer fortement les voitures allemandes et pourrait exiger une contribution plus élevée des Européens au budget de l’OTAN, sous peine de représailles économiques.
Quel impact pour la France et l’Europe ?
Cette nouvelle ère protectionniste pourrait accélérer certaines tendances déjà à l’œuvre :
✅ Des relocalisations accélérées : face à l’incertitude des chaînes d’approvisionnement et aux barrières commerciales, certaines entreprises pourraient être incitées à produire plus localement.
❌ Une instabilité économique accrue : la guerre commerciale risque de perturber les échanges mondiaux et d’aggraver l’inflation sur certains produits stratégiques.
❌ Un affaiblissement de l’Union européenne : si Trump s’éloigne de ses alliés européens et favorise des accords bilatéraux, l’UE pourrait se retrouver isolée sur la scène internationale.
Si la mondialisation actuelle a montré ses limites, la « démondialisation » brutale que pourrait incarner Trump comporte aussi des risques. L’Europe et la France devront donc définir une stratégie autonome pour éviter de subir passivement ces bouleversements.