Décroissance et capitalisme : quelles institutions pour une société post-croissance ?

En dépit de leurs divergences, toutes les théories de la décroissance convergent vers un objectif commun : réduire l’empreinte écologique des sociétés en diminuant l’activité économique, tout en garantissant la satisfaction des besoins fondamentaux. La décroissance n’est donc pas une simple récession, mais bien un projet de transformation globale, visant à instaurer un nouveau modèle économique et social qui rende possible une baisse de la production et de la consommation.
Le capitalisme est-il compatible avec la décroissance ?
Si la décroissance implique une réduction organisée de la production et de la consommation, elle entre inévitablement en contradiction avec la logique capitaliste. Ce dernier repose sur l’accumulation infinie du capital, l’expansion des marchés et la maximisation du profit.
Les penseurs de la décroissance, comme Timothée Parrique, estiment qu’il faut nécessairement sortir du capitalisme pour instaurer une société post-croissance. Mais peu d’entre eux proposent des mesures précises pour y parvenir. Dans une interview pour Reporterre, Parrique évoque le démantèlement des institutions capitalistes, notamment « l’organisation du travail sous le salariat, la concentration des moyens de production, la lucrativité comme objectif principal et la vente de marchandises sur des marchés ».
Certaines propositions avancent que l’Économie sociale et solidaire (ESS) pourrait jouer un rôle central dans cette transition. En janvier 2025, dans un article publié dans Socialter, Parrique et Timothée Duverger suggèrent d’« éroder le capitalisme » en développant l’ESS pour en faire le principal système économique en France. Selon eux, la non-lucrativité de l’ESS permettrait de rompre avec la course aux profits. D’autres institutions, comme une monnaie libre gérée par la banque centrale ou un revenu minimum garanti, sont également évoquées.
Cependant, ces propositions posent question : l’ESS est-elle réellement incompatible avec la logique capitaliste ? Si elle repose sur des principes de solidarité et de gouvernance démocratique, elle fonctionne néanmoins dans un cadre marchand et doit générer des profits pour survivre. De nombreuses structures de l’ESS, y compris les banques mutualistes comme le Crédit Agricole ou Natixis, ont fini par adopter des stratégies capitalistes pour se développer. Par ailleurs, l’ESS n’est pas exempte des logiques d’exploitation du travail, comme le montrent plusieurs enquêtes sur la souffrance au travail dans certaines structures coopératives.
En somme, la transformation du capitalisme ne se limite pas à une question de lucrativité ou de gouvernance démocratique des entreprises. Pour réellement instaurer une société décroissante, il est nécessaire d’aller plus loin en repensant les institutions qui sous-tendent l’économie.
Qu’est-ce que le capitalisme et comment fonctionne-t-il ?
Avant d’examiner les institutions à transformer, il est essentiel de clarifier ce que l’on entend par capitalisme. L’économie politique le définit traditionnellement par la combinaison de trois éléments :
- La propriété privée des moyens de production, qui permet aux détenteurs de capital de contrôler et d’accumuler les richesses.
- Le rapport salarial, qui institue une relation de subordination entre employeurs et employés.
- La coordination marchande, qui fait du marché le principal mécanisme d’allocation des ressources.
Ces trois piliers créent une dynamique d’accumulation du capital et d’expansion constante, incompatible avec la décroissance. Tant que la rentabilité du capital reste positive, une baisse du PIB tend à creuser les inégalités sociales, car les revenus du capital continuent d’augmenter alors que ceux du travail diminuent. C’est l’un des constats de Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle : si le rendement du capital dépasse la croissance économique, les inégalités s’aggravent.
Pour réellement sortir de la croissance, il ne suffit donc pas de limiter le profit ou de favoriser l’ESS : il faut s’attaquer à la logique même de l’accumulation et de l’expansion.
Quelles institutions changer pour une société décroissante ?
Si la décroissance est incompatible avec le capitalisme, comment organiser une société post-croissance ? Trois institutions clés doivent être transformées :
1. La propriété des ressources et des moyens de production
La question de la propriété privée est centrale. Aujourd’hui, posséder une terre, une forêt ou une source d’eau donne le droit de les exploiter à des fins lucratives. Or, dans une société décroissante, il serait impératif d’instaurer une gestion collective et rationnalisée des ressources naturelles, en fonction des besoins sociaux et écologiques. Cela pourrait passer par :
- Une propriété collective des ressources stratégiques (terres agricoles, forêts, infrastructures énergétiques).
- Un droit d’usage encadré plutôt qu’un droit de propriété absolu, empêchant la surexploitation.
- Une planification écologique démocratique, fixant des quotas de production et d’extraction.
2. Le dépassement du rapport salarial
Dans un système décroissant, la logique productiviste du salariat, qui vise à maximiser la rentabilité du travail, doit être remise en question. Plutôt que d’augmenter sans cesse la productivité pour produire plus, il s’agirait de réduire collectivement le temps de travail et de favoriser des formes d’organisation coopératives où les travailleurs contrôlent directement leurs activités.
3. La sortie de la logique marchande et monétaire
Une société décroissante ne peut pas se contenter d’un simple revenu minimum garanti, car tout revenu monétaire suppose l’existence d’une sphère marchande active. Au contraire, il faudrait envisager une démarchandisation progressive de l’économie, avec des services essentiels (alimentation, logement, énergie) accessibles gratuitement ou via un système de quotas plutôt que par l’achat monétaire.
Cela pourrait passer par :
- Un accès universel et inconditionnel aux biens et services essentiels.
- Des monnaies locales ou des systèmes d’échange non marchands, favorisant la relocalisation et la coopération.
- Une forte limitation de l’accumulation monétaire et financière, voire une suppression des marchés financiers autonomes.
L’État : un acteur clé ou un obstacle ?
Certains décroissants, comme Vincent Liegey, prônent une organisation fondée sur des communautés autogérées, inspirées des ZAD et des expériences de démocratie directe. Cette vision, influencée par les critiques technophobes de Jacques Ellul, suggère que l’État est un obstacle à la décroissance.
Cependant, sans un cadre institutionnel fort, comment éviter que certaines communautés ne poursuivent une logique de croissance et d’accaparement des ressources ? Un État fort semble indispensable pour encadrer la transition décroissante, réguler l’usage des ressources et garantir une répartition équitable.
Conclusion : sortir du capitalisme ne suffit pas
Trois conclusions majeures émergent de cette analyse :
- La décroissance est incompatible avec le capitalisme, car ce dernier repose sur l’accumulation et l’expansion.
- Sortir du capitalisme ne suffit pas à garantir une société post-croissance, car d’autres systèmes peuvent aussi être productivistes et destructeurs.
- Les théories actuelles de la décroissance manquent de propositions concrètes pour transformer les institutions économiques, et doivent aller au-delà de l’ESS ou du revenu garanti.
Plutôt que de se concentrer sur une simple transition économique, il faut penser une refonte institutionnelle complète, en redéfinissant la propriété, le travail et la monnaie. C’est à cette condition que la décroissance pourra être un véritable projet de société.