On va être honnête : derrière la phrase un peu théâtrale (« je me tire »), il y a une histoire autrement plus intéressante qu’un simple ras-le-bol parisien. On est sur un cocktail assez explosif : politique, édition, liberté d’expression… et un écrivain qui n’a jamais été très porté sur les compromis.
Boualem Sansal : partir ou rester libre ?
Quand Boualem Sansal lâche qu’il va quitter la France, ce n’est pas juste un caprice d’auteur fatigué des embouteillages du périphérique. C’est un signal. Et comme souvent avec lui, le signal est brut, sans filtre, presque abrasif.
« La France, c’est fini pour moi. »
Ambiance.
L’écrivain, récemment libéré après une année de détention en Algérie — grâce à une grâce présidentielle accordée par Abdelmadjid Tebboune — se remet aujourd’hui péniblement sur pied en région parisienne. Problème : Paris, il ne peut plus la voir en peinture. Et visiblement, la France non plus.
Derrière le départ, un malaise plus profond
On pourrait croire à un simple rejet d’une ville. Ce serait une erreur de débutant.
Sansal, c’est un écrivain qui a toujours écrit contre le confort intellectuel. Contre les régimes autoritaires, contre les hypocrisies occidentales aussi. Bref, pas exactement le genre à s’installer tranquillement dans un fauteuil de notable.
Son départ annoncé ressemble davantage à une fatigue politique qu’à une fuite géographique.
Car entre :
- une année de prison,
- des tensions éditoriales,
- et une récupération politique qu’il refuse,
le terrain est devenu glissant.
L’affaire Grasset : quand l’édition devient politique
Son arrivée chez Grasset, propriété du groupe Hachette Livre contrôlé par Vincent Bolloré, a mis le feu aux poudres.
Et là, on entre dans un vieux débat français : peut-on encore publier sans être catalogué politiquement ?
Sansal répond clairement : oui… et il n’a aucune intention de servir d’étiquette.
« Bolloré, je ne l’ai jamais rencontré. »
Traduction officieuse : vos fantasmes politiques ne m’intéressent pas.
Mais dans un paysage éditorial de plus en plus polarisé, la nuance est devenue une espèce en voie de disparition. Résultat :
- départ d’auteurs chez Grasset,
- tensions internes,
- débat sur une « clause de conscience » dans l’édition (copiée sur le journalisme).
En clair : même les maisons d’édition ressemblent désormais à des champs de bataille idéologiques.
Une “cabale” ou un symptôme ?
Sansal parle de « cabale ». Le mot est fort. Peut-être trop.
Mais il met le doigt sur un phénomène réel : la tendance à réduire un auteur à son éditeur, et un éditeur à son actionnaire.
Un raccourci pratique… et intellectuellement paresseux.
Et au fond, c’est peut-être ça qui le pousse vers la sortie : cette impression d’être enfermé dans un récit qui n’est pas le sien.
Un livre, et un règlement de comptes ?
Son prochain ouvrage, La Légende, attendu début juin, promet d’être plus qu’un simple récit de détention.
On y devine déjà :
- un retour sur son emprisonnement,
- une critique de son ancien éditeur Gallimard,
- et surtout une revendication presque obsessionnelle : rester libre.
« Je ne suis pas une marchandise dont on négocie la peau. »
Difficile d’être plus clair.
Le fond de l’histoire : une France qui fatigue ses esprits libres ?
Soyons un peu grinçants (ça nous va bien).
Ce départ pose une question gênante : la France est-elle encore un refuge pour les esprits indépendants… ou un théâtre où chacun doit choisir son camp ?
Entre :
- polarisation politique,
- pression médiatique,
- et suspicion permanente,
l’espace pour une parole libre semble se réduire.
Et quand un écrivain comme Sansal — qui a connu la prison pour ses idées — dit qu’il ne se sent plus à sa place ici, ça mérite peut-être autre chose qu’un haussement d’épaules.
Conclusion : partir n’est pas toujours fuir
Le départ de Sansal n’est pas une fuite. C’est un geste.
Un geste de quelqu’un qui refuse :
- d’être récupéré,
- d’être catalogué,
- et surtout d’être silencieux.
Reste à savoir où il ira. Et surtout si ailleurs, il trouvera ce que la France ne semble plus lui offrir : un espace où écrire sans être immédiatement rangé dans une case.
Spoiler : ce genre d’endroit devient rare.