Les gouvernements passent, les gestionnaires d'actifs restent : comment la finance influence les États sans jamais se présenter aux élections
Dans le premier volet de cette enquête, nous avons découvert comment les fonds de pension sont devenus l'un des principaux réservoirs de capital de la planète.
Dans le deuxième, nous avons vu comment une poignée de géants financiers comme BlackRock, Vanguard ou State Street gèrent désormais une partie considérable de cette épargne mondiale.
Reste la question la plus importante.
Que fait-on lorsqu'on contrôle plusieurs milliers de milliards de dollars ?
La réponse est simple.
On acquiert du pouvoir.
Pas forcément un pouvoir spectaculaire.
Pas un pouvoir visible.
Pas un pouvoir exercé depuis un palais ou un parlement.
Un pouvoir plus discret.
Et souvent plus efficace.
Le mythe du gouvernement tout-puissant
La plupart des citoyens imaginent encore que les États dirigent l'économie.
Cette vision correspond au monde du XXe siècle.
Aujourd'hui, la situation est plus complexe.
Les gouvernements votent les lois.
Les parlements adoptent les budgets.
Les ministres annoncent les réformes.
Mais l'argent, lui, circule dans un espace largement mondialisé.
Et cet argent peut récompenser ou sanctionner les décisions politiques.
Un gouvernement peut décider beaucoup de choses.
Il ne peut pas obliger les investisseurs à lui faire confiance.
La dette : première source d'influence
Prenons un exemple simple.
Lorsqu'un État emprunte sur les marchés financiers, il dépend des investisseurs qui acceptent d'acheter sa dette.
Plus la confiance est forte :
plus les taux restent bas ;
plus le financement est facile.
À l'inverse, lorsque la confiance disparaît :
les taux montent ;
les finances publiques se tendent ;
les marges de manœuvre politiques se réduisent.
Les grands gestionnaires d'actifs figurent parmi les principaux détenteurs de dettes publiques.
Ils n'ont pas besoin d'appeler un ministre.
Leur simple comportement influence les conditions financières d'un pays.
Le pouvoir de l'expertise
Une autre forme d'influence est beaucoup moins visible.
Les gouvernements ont besoin d'experts.
Les banques centrales ont besoin d'experts.
Les institutions internationales ont besoin d'experts.
Et les géants financiers en produisent énormément.
Rapports.
Études.
Analyses.
Prévisions.
Modélisations.
Au fil du temps, cette expertise devient une référence.
Les décideurs publics finissent par consulter régulièrement les mêmes acteurs.
Ce phénomène ne relève pas nécessairement de la corruption.
Il découle souvent d'un constat plus banal :
les institutions publiques disposent de moins de ressources que certains géants privés.
Les portes tournantes
C'est l'un des mécanismes les plus connus.
Un haut fonctionnaire rejoint une grande banque.
Un ancien ministre devient conseiller financier.
Un dirigeant du secteur privé entre dans un cabinet ministériel.
Puis repart dans le privé.
Le phénomène existe dans toutes les démocraties occidentales.
On parle souvent de « portes tournantes ».
Le problème n'est pas qu'une personne change d'emploi.
Le problème est la circulation permanente des réseaux, des habitudes et des visions du monde.
Au fil du temps, les frontières entre pouvoir politique et pouvoir financier deviennent plus floues.
Tout le monde finit par fréquenter les mêmes cercles.
Le lobbying sans mallette de billets
Lorsqu'on évoque le lobbying, beaucoup imaginent encore des scènes de cinéma.
Des enveloppes discrètes.
Des valises pleines d'argent.
La réalité est infiniment plus sophistiquée.
Aujourd'hui, l'influence passe souvent par :
des consultations publiques ;
des groupes d'experts ;
des conférences ;
des notes techniques ;
des rencontres institutionnelles.
Les géants financiers disposent d'équipes entières consacrées à ces activités.
Ils participent à l'élaboration des règles qui encadreront leurs propres activités.
Tout cela est légal.
Et souvent parfaitement transparent.
Mais la question demeure :
qui a réellement accès aux décideurs ?
Quand les marchés votent tous les jours
Les citoyens votent tous les quatre ou cinq ans.
Les marchés votent chaque matin.
Chaque achat.
Chaque vente.
Chaque mouvement de capitaux constitue un signal.
Les gouvernements le savent.
Les ministres des Finances le savent.
Les banques centrales le savent.
C'est pourquoi certaines décisions sont prises en tenant compte non seulement des électeurs, mais aussi des réactions potentielles des marchés financiers.
Une démocratie moderne fonctionne ainsi sous une double surveillance :
celle des urnes.
Et celle des capitaux.
Les banques centrales : un nouveau centre du pouvoir
Depuis la crise financière de 2008, les banques centrales jouent un rôle gigantesque.
Leurs décisions influencent :
les taux d'intérêt ;
les marchés obligataires ;
les marchés actions ;
l'immobilier ;
la croissance.
Les grands gestionnaires d'actifs suivent chacune de leurs décisions.
Mais l'inverse est également vrai.
Les banques centrales observent attentivement les comportements des marchés.
Cette interdépendance crée une relation complexe où les deux mondes s'influencent mutuellement.
Une influence sans complot
Il est important d'éviter une erreur fréquente.
Il n'existe pas un conseil secret dirigeant la planète depuis une pièce obscure.
Le pouvoir financier moderne est plus subtil.
Il repose sur :
la concentration du capital ;
l'accès privilégié à l'information ;
la maîtrise de l'expertise ;
les réseaux ;
les dépendances économiques.
Les géants de la gestion d'actifs n'ont pas besoin de gouverner directement.
Ils occupent une position centrale dans le système.
Et cette position produit naturellement de l'influence.
La démocratie face à un défi inédit
Le véritable enjeu n'est pas BlackRock.
Ni Vanguard.
Ni State Street.
Le véritable enjeu est la concentration croissante du pouvoir économique.
Une démocratie sait théoriquement contrôler un gouvernement.
Elle sait sanctionner un élu.
Elle sait remplacer un président.
Mais comment contrôle-t-on un acteur privé qui gère davantage d'actifs que le PIB de nombreux pays ?
Comment organise-t-on la responsabilité démocratique lorsqu'une partie du pouvoir se situe en dehors du champ électoral ?
C'est probablement l'une des grandes questions politiques du XXIe siècle.
Qui contrôle ceux qui contrôlent l'argent ?
Notre enquête s'achève là où elle a commencé.
Avec une question simple.
Des millions de citoyens alimentent chaque mois les fonds de pension.
Ces fonds confient leur argent à quelques gestionnaires géants.
Ces gestionnaires influencent les marchés, les entreprises et parfois les politiques publiques.
Le système fonctionne.
Il produit de la croissance.
Il finance les retraites.
Il soutient l'économie mondiale.
Mais il concentre également un pouvoir considérable entre très peu de mains.
Et toute démocratie digne de ce nom devrait toujours se poser la même question lorsque le pouvoir se concentre :
Qui contrôle ceux qui le détiennent ?
Car lorsqu'une puissance devient suffisamment grande pour influencer le monde sans jamais se présenter devant les électeurs, le débat n'est plus seulement économique.
Il devient profondément démocratique.