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L’intelligence artificielle et la mort de la mort : une illusion technologique ?

Une peinture à l'huile classique et une ambiance éthérée et spirituelle entourent une statue représentant un visage humain brisé, avec des circuits et des câbles électroniques. « Death of Death » (La mort de la mort) est gravé sur son piédestal. Un écran holographique projette un visage souriant

Un vieux rêve humain face à une technologie disruptive

Depuis toujours, la mort est un problème lancinant, le plus ancien et peut-être le plus obscur qui se soit posé à l’humanité. Elle brise les existences, suscite révolte et fascination, et structure notre condition humaine. Dès les débuts de l’hominisation, elle est apparue comme une expérience limite, un mystère insoluble qui a donné naissance aux rites funéraires et aux croyances religieuses. Claude Lefort écrivait que la mort « provoque à la culture », tandis que Vladimir Jankélévitch la décrivait comme un « au-delà du concevable » (La Mort, 1977). Pourtant, à l’ère du progrès technologique effréné, la mort tend à être repoussée, invisibilisée, réduite à un problème technique à résoudre.

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle (IA) se présente comme une technologie capable de bouleverser notre rapport à la mort, voire de l’abolir. De l’amélioration des processus de deuil aux fantasmes d’immortalité numérique, elle s’impose comme une nouvelle forme de narration du futur. Mais que révèle cette ambition de tuer la mort ? Est-ce une véritable révolution ou une illusion technologique nourrie par les élites du numérique ?

L’IA et la réinvention du deuil

L’obsession humaine pour la mémoire des morts est ancienne. Des masques mortuaires aux statues funéraires, des récits hagiographiques aux photographies, toutes les civilisations ont cherché à préserver une trace des défunts. L’invention de la photographie au XIXᵉ siècle a marqué une étape importante, permettant de figer l’image des disparus. Plus tard, le cinéma et la vidéo ont offert une dimension plus immersive à cette mémoire, rendant les morts plus présents que jamais dans nos vies.

Aujourd’hui, l’IA franchit une nouvelle étape en proposant une forme de résurrection numérique : les deadbots, des avatars interactifs capables de converser avec les vivants grâce aux données accumulées par les défunts de leur vivant. Ces clones conversationnels utilisent l’apprentissage automatique pour imiter la voix, la pensée et les expressions d’une personne disparue. Des entreprises comme HereAfter AI, Eternime ou encore le projet Project December de Jason Rohrer exploitent déjà cette technologie.

Si certains y voient une manière de prolonger le lien avec un être cher, d’autres s’inquiètent des implications psychologiques et philosophiques. Peut-on réellement interagir avec une personne disparue ou s’agit-il d’une illusion troublante, d’un simulacre vidé de toute conscience ? Peut-on aimer ou être aimé par une entité sans corps, sans subjectivité, sans intériorité ?

Le philosophe Jean Baudrillard parlait déjà du risque de substitution du réel par le simulacre (Simulacres et simulation, 1981). Avec les deadbots, la mémoire devient une interaction factice, un programme algorithmique mimant la vie sans jamais pouvoir la recréer. Le deuil, processus fondamental de l’expérience humaine, pourrait être détourné en une consommation perpétuelle d’un fantôme numérique.

L’illusion de l’immortalité numérique

L’ambition des entrepreneurs de la tech ne s’arrête pas aux deadbots. Dans le sillage du transhumanisme, certains rêvent d’abolir purement et simplement la mort. Le futurologue Ray Kurzweil, dans The Singularity Is Near (2005), prédit que d’ici 2045, les humains pourront fusionner avec l’IA et télécharger leur conscience dans des machines (mind uploading).

Des figures influentes de la Silicon Valley investissent des milliards dans la recherche sur l’immortalité. Jeff Bezos a cofondé Altos Labs, une entreprise spécialisée dans la régénération cellulaire, tandis qu’Elon Musk, avec Neuralink, imagine un avenir où les cerveaux humains seront directement connectés à des interfaces numériques. Peter Thiel, cofondateur de PayPal, finance activement des recherches en biotechnologie pour prolonger la vie indéfiniment.

Mais ces projets soulèvent des questions vertigineuses. Peut-on réduire la conscience humaine à un ensemble d’informations stockables ? L’identité humaine est-elle seulement une accumulation de souvenirs ou dépend-elle de notre corporalité, de notre interaction avec le monde et avec les autres ?

Le philosophe Bernard Stiegler, dans La Technique et le temps (1994), rappelle que l’humain est fondamentalement un être de mémoire et de transmission, mais que sa condition repose aussi sur l’oubli, sur le renouvellement perpétuel de son rapport au temps. En prétendant abolir la mort, les apôtres de l’immortalité numérique risquent d’abolir ce qui fait l’essence même de la vie : sa finitude.

Un projet réservé à une élite

Derrière ces discours futuristes, une autre réalité se dessine : celle d’un projet réservé à une élite technologique. L’immortalité, si elle devient un jour possible, ne sera pas universelle. Comme le souligne la sociologue Céline Lafontaine dans L’Empire cybernétique (2004), ces ambitions transhumanistes s’inscrivent dans une vision ultra-libérale où l’évolution humaine devient un privilège réservé aux plus fortunés.

Les milliardaires de la tech se présentent comme des bienfaiteurs de l’humanité, mais leur projet vise avant tout leur propre survie. Pour le reste de la population, la promesse d’un futur numérique immortel est avant tout un instrument de distraction, une diversion face aux véritables enjeux du monde actuel : crise écologique, inégalités croissantes, conflits géopolitiques.

Un monde sans fin, mais sans vie ?

En cherchant à supprimer la mort, ces utopies technologiques ne risquent-elles pas d’anéantir ce qui fait la richesse de l’existence humaine ? La vie tire son sens de sa finitude, de sa fragilité, de l’urgence qu’elle impose. Sans limites, sans transformation, que reste-t-il du désir, de la création, de la quête de sens ?

Les philosophes posthumanistes envisagent un avenir où les distinctions entre nature et culture, humain et machine, corps et esprit s’effacent. Mais peut-on encore parler d’humanité si toute subjectivité disparaît dans une mécanique algorithmique ?

Par ailleurs, l’intelligence artificielle elle-même est loin d’être immortelle. Elle repose sur des infrastructures énergivores, des métaux rares, et une complexité technologique sujette aux pannes et aux obsolescences. La promesse d’un futur éternel repose paradoxalement sur un monde matériel limité et fragile.

Comme l’écrivait Hartmut Rosa dans Résonance (2018), le défi n’est pas d’abolir la finitude, mais d’apprendre à l’habiter, à lui donner du sens. Peut-être que la véritable sagesse consiste non pas à vouloir supprimer la mort, mais à en faire le moteur d’une existence plus intense, plus libre, plus humaine.

En voulant résoudre un problème qu’ils sont incapables de définir, les chantres de l’immortalité risquent d’aboutir à un futur glacé et déshumanisé. Un monde sans mort, mais aussi sans vie.